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Cartooning for Peace: «Un dessin qui critique une situation, cela parle beaucoup plus qu'un long texte»
24/09/2026À l’occasion de ses 20 ans, l'association Cartooning for Peace célèbre à Paris son anniversaire. Cette organisation née au lendemain de la polémique sur les caricatures du Prophète en 2005 vise à défendre les droits et la liberté des caricaturistes à travers le monde. Sur le continent : en Ouganda avec Jimmy Spire condamné pour avoir dénoncé des faits de corruption, au Kenya avec l'arrestation arbitraire de Kibet Bull, au Rwanda avec le meurtre du caricaturiste congolais Kayene assassiné en 2024… Les exemples de dessinateurs censurés ou persécutés ne manquent pas. Pour en parler, le dessinateur et directeur de l'un des plus anciens journaux satiriques en Afrique : Lassane Zohoré de l'hebdomadaire ivoirien Gbich. Il est l'invité de Frédéric Garat.
RFI : Bon anniversaire. Puisque vous fêtez avec Cartooning for Peace, cette année, vos 20 ans d'existence. Vous serez présent ce jeudi 24 septembre à Paris, au Théâtre de la Concorde, pour une grande soirée placée sous le thème de la « Démocratie sous pression : dessiner pour résister ». Est-ce que les dessinateurs africains sont sous pression sur le continent ?
Lassane Zohoré : Je crois que tous les dessinateurs dans le monde sont sous pression. Aujourd'hui, bon, on ne peut pas rire de tout, on ne peut pas forcément parler de tout, mais bon, on se bat comme on peut à côté des journalistes pour pouvoir gagner davantage notre droit à la parole, pour faire progresser la démocratie dans le monde. Voilà, donc, je pense qu’on n'échappe pas à ça. Heureusement que Cartooning for Peace existe pour que nous puissions aussi continuer à mener cette bataille-là.
Justement depuis que Cartooning for Peace a été créé, donc en 2006, sous l'égide de Kofi Annan et du dessinateur français Plantu. Est-ce que vous diriez que l'association a contribué à améliorer la situation des caricaturistes sur le continent ?
Oui, bien sûr, parce que, bon, il faut dire que pendant longtemps, le dessin a été considéré comme un divertissement. Et après, quand on a commencé à parler des problèmes politiques, les gens ont ouvert un peu plus les yeux pour voir ce que racontent les dessins. Il faut dire qu’un texte peut passer inaperçu, mais un dessin, c'est difficile que ça passe inaperçu. Voilà, donc, je pense que Cartooning for Peace a vraiment contribué à donner un statut aux dessinateurs sur le continent et aussi à se battre à leurs côtés. Parce que déjà, quand je prends le cas de Gado au Kenya, Zapiro en Afrique du Sud ou encore Willy Zekid au Congo, je pense que Cartooning s'est vraiment battu aux côtés de ces personnes-là pour la liberté d'expression.
La caricature, ça reste malgré tout un outil de résistance et de mobilisation citoyenne en Afrique ?
Oui, tout à fait. Tout à fait, parce que nous sommes sur un continent qui est en majorité analphabète. Donc, le dessin aide aussi à comprendre certaines situations. Un dessin qui critique une situation, ça parle beaucoup plus qu'un long texte. Donc, je pense que ça contribue largement à se battre contre des fléaux ou encore sur des situations qui n'arrangent pas vraiment la population.
Justement en Afrique, là où l'info ne passe plus parce que les médias sont censurés, les radios coupées, les journaux interdits, un dessin, ça peut éveiller les consciences ?
Déjà même, je prends la situation de Gbich que je connais le mieux, on a eu quand même à traiter pas mal de sujets qui ont contribué à faire prendre conscience à la population. Et je pense qu’on ne dira pas que les dessinateurs sont ceux qui portent le lourd fardeau de la liberté d'expression, mais on fait partie du combat et on apporte notre pierre à l'édifice. Les dessins peuvent vraiment contribuer à faire avancer des causes.
En l'occurrence, Gbich, dont vous êtes le directeur, au cours de l'histoire récente ivoirienne, est-ce qu'il y a des dessins qui sont restés particulièrement emblématiques au cours des différentes crises qu'a connu le pays ?
Bon, moi, ça va être difficile que je cite un dessin, mais il y a une période qui m'a particulièrement marqué quand il y a eu l'élection en 2010 entre Laurent Gbagbo et Ouattara. À ce moment, le peuple était vraiment stressé et nous, on a fait vraiment des dessins qui ont réussi à décrisper la situation parce qu'on a eu des témoignages en fait. Il y en a qui étaient complètement déprimés, mais grâce à Gbich, ils arrivaient à supporter cette période-là, parce qu'on arrivait à dédramatiser les situations, à dépassionner les débats. Et je pense que ça, c'est tout le travail des dessinateurs.
C'est ce que vous dites d'ailleurs, je crois que c'est une de vos maximes : « Le dessin, c'est un poil à gratter en temps de paix et un apaisant en temps de guerre. »
Exactement. Donc c'est un slogan qui a longtemps été utilisé par Gbich. Donc à chacun son rôle. Vous savez, les hommes politiques eux-mêmes acceptent bien la situation, mais ce sont les militants qui jouent souvent les gens zélés. Et moi, j'ai reçu parfois des coups de fil de menaces. Une fois, j'ai reçu un coup de fil où on me disait qu’on connaissait mes déplacements, les personnes que je fréquentais… les militants effectivement peuvent se montrer très zélés. Mais pour avoir échangé avec le président Ouattara et Gbagbo, eux, à leur niveau, il n'y a jamais eu de problème.
En la matière, est-ce qu'il ne faudrait pas, Lassane Zohoré, un statut peut-être plus solide, professionnel, du dessinateur, un statut de dessinateur de presse par exemple ? Est-ce que vous y travaillez avec Cartooning for Peace dans les différents pays où vous êtes actif ?
Oui, bon, déjà le dessinateur de presse est accepté comme un professionnel de l'information, donc je pense que ça aussi, c'est aussi le fait de s'être battu pendant longtemps. On avait un statut assez hybride, mais aujourd'hui, il y a même des pays où le dessinateur est carrément journaliste. Voilà. C'est un combat de tous les jours, il faut se battre pour pouvoir être reconnu et je pense qu’en Côte d'Ivoire, en tout cas pour nous, il n’y a pas de souci, nous sommes reconnus par le monde des médias. C'est un combat de tous les jours qu'il faut mener afin que le destinateur soit reconnu.- C'est un Antonio Guterres sombre et alarmiste qui est apparu, à New York mardi 22 septembre, pour son dernier discours à la tribune de l'ONU. Après dix années passées à la tête des Nations unies, le secrétaire général a mis en garde contre la pollution de l'atmosphère et les dangers de l'intelligence artificielle. Mais quel est son bilan en Afrique ? Mahamat Saleh Annadif, tour à tour ministre des Affaires étrangères du Tchad et représentant spécial de l'ONU au Mali, répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : Il est de bon ton de dire qu’Antonio Guterres a échoué dans sa mission de ramener la paix dans le monde. Est-ce que c'est vrai pour l'Afrique ?
Mahamat Saleh Annadif : Moi je crois que d'abord c'est injuste de dire que Guterres a échoué. Et je voudrais profiter de votre micro d'abord pour rendre hommage à une personnalité humaniste exemplaire, qui a été toujours aux côtés des causes justes. Et depuis qu'il est à la tête des Nations Unies, vous avez vu qu'il était toujours du côté des Africains, il était toujours du côté des femmes et vous l'avez vu en mars 2024 à la frontière Égypte-Gaza, auprès des enfants de Gaza. Donc, c'est quelqu'un d'une personnalité exceptionnelle. D'autres exemples parlant des femmes, pour la première fois, c'est avec Guterres qu'on a connu des femmes africaines à la tête de missions de paix. Vous avez notre Bintou Keita qui a été cheffe de mission de paix en RDC. Vous avez Valentine Rugwabiza qui est cheffe du maintien de la paix en RCA. C'est autant de choses qui sont à mettre au crédit du secrétaire général Guterres. Maintenant, pour ce qui est de la paix, la Charte des Nations Unies donne la responsabilité de la paix dans le monde aux membres du Conseil de sécurité des Nations Unies et surtout aux cinq membres permanents détenteurs du droit de veto. Le secrétaire général, il ne vote pas et il ne dispose pas de troupes. Je peux considérer qu'il est chef d'orchestre parce qu'il harmonise, il oriente, il coordonne les travaux du Conseil de sécurité. Et si je continue, je peux l'appeler comme un chef d'orchestre, sans baguette rigide, face à des musiciens qui déclarent toujours leur souveraineté, des musiciens souverains. Et donc les règles d'engagement, les financements des opérations de maintien de la paix dépendent des membres du Conseil de sécurité. Et malgré tout, les forces de maintien de la paix des Nations unies ont fait du travail. Et je ne peux pas du tout dire que Guterres a échoué. Au contraire, il a fait ce qu'il peut. Mais s'il y a un échec, il doit incomber aux membres du Conseil de sécurité et non au Secrétaire général des Nations unies.
En 2023, le Mali a exigé le retrait de la Minusma, car il estimait que le bilan de cette mission de l'ONU était inadapté aux défis sécuritaires du pays. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Malheureusement, le constat aujourd'hui, c'est que l'insécurité s'aggrave. Les gens continuent à mourir. Il faut souhaiter, il faut espérer que la paix revienne dans ce pays que j'ai tant aimé.
Alors, quelques mois avant le retrait de la Minusma, les Maliens avaient déjà expulsé Guillaume Ngefa, le chef droits de l'homme de cette mission de l'ONU. Est-ce que les autorités maliennes n'ont pas expulsé les Casques bleus tout simplement pour qu'il n'y ait plus de témoins de leurs éventuelles exactions contre les populations civiles ?
C'est sûr que les missions de paix dans les pays défendent un certain nombre de valeurs, parmi lesquelles la question des droits de l'homme. Et souvent, dans les difficultés auxquelles on a eu à faire face, on constate que les pays parlent souvent de leur souveraineté, parlent d'ingérence. Et j'ai toujours dit à nos amis africains que, tant qu’on ne consolide pas le front intérieur, tant qu’on ne consolide pas la paix, l'ingérence extérieure va toujours être là. Et donc il faut en tenir compte. Je dirai tout simplement que la Minusma a fait du bon travail. Malheureusement, ça s'est mal terminé et je souhaite que la paix revienne au Mali.
Pour la succession d'Antonio Guterres, qui vous paraît le mieux placé pour le 1ᵉʳ janvier prochain ?
Nous sommes à notre troisième scrutin indicatif et jusque-là, ce qui se dégage, c'est que ce sont les femmes qui arrivent en tête de ces votes. Est ce qu'on ira vers l'élection d'une femme ? Est-ce que si le quatrième, cinquième vote indicatif ne donnent pas de résultats, est-ce que tout va être remis à zéro et est-ce qu'on va faire appel à d'autres candidats ? Tout ça, c'est entre les mains des membres du Conseil de sécurité et il est difficile de se prononcer à leur place.
Est-ce que l'ancien président sénégalais Macky Sall a des chances ou pas ?
Il est comme tous les candidats et jusque-là, c'est difficile de dire. Je vois tout simplement que l'ancienne présidente du Chili, elle a retiré sa candidature. Le président Macky Sall est encore sur la liste et il faut attendre, tout simplement.
Donc le scrutin n'est pas encore définitivement joué pour une candidate latino-américaine ?
Pas du tout. À ce stade, vraiment, il n'y a pas du tout de certitudes. Parce que, quand on compare ce scrutin aux anciennes élections où, dès le troisième vote, en général, il y avait une tendance qui se dégageait, ce n'est pas le cas pour le moment.
Et donc les deux candidats africains, l'Ougandais Olara Otunnu et le Sénégalais Macky Sall, ne sont pas encore hors-jeu ?
Pas du tout. Une élection n'est jamais gagnée à l'avance et il faut suivre et puis voir un peu quelle en sera l'issue.
À lire aussiAssemblée générale de l’ONU: dans son discours d’adieu, Antonio Guterres prône un Conseil de sécurité ouvert à l'Afrique Éthiopie: une nouvelle coalition de groupes armés «rassemble des partis qui se sont fait la guerre au Tigré»
22/09/2026Sept forces d’opposition et groupes armés éthiopiens ont annoncé, dimanche 20 septembre, la formation d’une toute nouvelle alliance, la « Coalition des forces populaires éthiopiennes pour la survie », avec l’objectif ambitieux de « destituer le gouvernement » et « établir un gouvernement de transition inclusif ». Que faut-il voir derrière l’annonce de cette nouvelle alliance, comment l’interpréter et quelles sont les réactions ? Mehdi Labzaé, chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialiste de l'Éthiopie, répond aux questions de Frédéric Garat.
RFI : Cette annonce d'une alliance pour la survie unie contre le pouvoir éthiopien d’Abiy Ahmed est-elle surprenante ?
Mehdi Labzaé : Surprenante, pas dans la foulée des événements précédents, avec des réunions qui avaient eu lieu entre les principaux membres de cette coalition naissante au cours du printemps. Néanmoins, elle est hautement paradoxale puisqu'elle rassemble des partis qui se sont fait la guerre pendant la guerre au Tigré, entre novembre 2021 et novembre 2022, mais aussi plus tôt ; c'est-à-dire dans les années entre la prise du pouvoir par Abiy Ahmed et cette guerre au Tigré en novembre 2020, dans les deux années, disons 2019-2020. Je pense notamment aux affrontements entre des groupes armés amhara et des groupes armés gumuz, qui sont aujourd'hui tous les deux représentés dans la coalition avec le mouvement démocratique du peuple Gumuz et le Mouvement national des Fano Amhara. Donc, ces deux groupes se sont vraiment battus dans le nord du Benishangul-gumuz. On a aussi dans la coalition le Mouvement démocratique des peuples du Benishangul qui représente des groupes qui ont pu prendre part aussi à des combats contre des mouvements nationalistes amhara. Puis, pendant la guerre au Tigré, on a le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, qui s'est battu contre des milices amhara dites Fano qui, à l'époque, étaient alliés au gouvernement fédéral. Aujourd'hui, on retrouve ces différents groupes dans la même coalition. On les retrouve aussi aux côtés du Front de libération oromo, de l'Armée de libération Oromo, officiellement, semble-t-il, quand bien même - y compris ces dernières semaines - on a vu des communiqués de la part du Front de Libération oromo qui était très critique de la présence de groupes armés amhara dans une région de l'ouest de l'Éthiopie qui s'appelle le Wellega, et qui a appelé au retrait de ces de ces groupes. Donc, reste à voir si c'est un effet d'annonce ou s'il va y avoir une vraie coopération politique et militaire entre ces groupes. Mais il est beaucoup, beaucoup trop tôt, pour le dire, à l'heure actuelle.
Justement, il y a environ sept groupes qui sont réunis : trois principaux et quatre peut-être plus modestes. Est-ce que cette coalition peut être structurée ? Est-ce qu'il peut y avoir une colonne vertébrale, compte tenu donc des agrégats que vous venez de décrire, aux intérêts pas toujours communs, voire parfois opposés ? Beaucoup d'observateurs sont en effet assez sceptiques sur la sur la viabilité de cette coalition…
On peut comprendre leur scepticisme avec peut-être une petite nuance sur le fait que dans les partenaires dits mineurs, il y a quand même des groupes qui ont une vraie base sociale, une vraie assise populaire au Benishangul-gumuz, et de l'autre côté, dans la région de l'Ogaden, avec un groupe qui a à son actif plusieurs décennies de militantisme politique. Donc, ce sont des partis qu'on considère peut-être périphériques sur une carte de l'Éthiopie, dans le poids démographique des peuples dont ils revendiquent la représentation. Néanmoins, c'est quand même des groupes qui peuvent être politiquement importants.
C'est un peu la fin de la stratégie de division qui a été menée jusqu'à maintenant par le Premier ministre Abiy Ahmed, ça c'est une réalité ?
Je ne pense pas que de son côté, le régime arrête une stratégie de division. La question est une nouvelle fois est ce que cette stratégie de division va commencer à être moins efficace ? On note qu’il n'y a pas de groupe du sud du pays présents dans cette coalition. C'est dans le sud de l'Éthiopie que la stratégie de division des oppositions et de cooptation des principaux leaders a peut-être été la plus efficace jusqu'à présent en termes de démobilisation des bases militantes. Et là, dans cette coalition, on constate l'absence de peuples du Sud.
Comment réagit-on à Addis-Abeba et également au niveau de la société éthiopienne ? Est-ce qu'il y a des craintes ? Est-ce qu'on sent une tension ?
À ma connaissance, je n'ai pas vu aujourd'hui de réaction du gouvernement fédéral. En revanche, on a vu que l'Autorité des médias suspendait la télévision du Tigray, qui est la télévision sur laquelle Zemene Kassie - qui serait donc le nouveau porte-parole de cette coalition - a fait la proclamation de la formation de cette coalition. Le fait que cet homme puisse faire une déclaration à la télévision du Tigray était est un symbole très important, puisqu'il a été leader des groupes Fano qui ont été impliqués dans ce qui était qualifié de génocide contre la population tigréenne entre 2020 et 2022. Donc, là, c'est un symbole très important qui est lancé au pouvoir fédéral. Mais, mis à part la suspension de Tigray TV, pour l'instant, je n'ai pas vu de réaction plus ancrée au sein du gouvernement fédéral.
À lire aussiÉthiopie: sept groupes armés hostiles au gouvernement fédéral annoncent la création d'une coalition- Les frontières africaines sont souvent présentées comme ayant été dessinées à la règle par les puissances européennes lors de la conférence de Berlin (fin 1884/début 1885). Une idée reçue, que déconstruit l’historienne Caroline Roussy, dans son livre intitulé La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines. Elle y montre notamment comment ces frontières ont été négociées, transformées et finalement entérinées par les populations qui vivent de part et d’autre. Elle répond aux questions de Clothilde Hazard.
RFI : Dans votre livre La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines, vous rappelez que les frontières du continent n'ont pas été tracées à la conférence de Berlin. Pourquoi cette idée reçue est-elle restée aussi ancrée selon vous ?
Caroline Roussy : Nous avons appris dans les manuels scolaires à l'école, que les frontières africaines avaient été tracées lors de ladite conférence de Berlin. Donc, même des générations qui sont un peu plus âgées en France restent persuadées de la véracité de cette histoire. Cette histoire qui, bien évidemment, a été écrite par le dominant, le colonisateur.
Alors qu'est-ce que la colonisation a changé dans la manière de délimiter et de contrôler les frontières ?
Avant la colonisation, il y avait une grande variété de frontières. On ne peut absolument pas se les représenter comme des traits, des lignes bien délimitées, tel que cela a justement été imposé par la colonisation. Ces frontières entre royaumes, entre empires ou autres formations politiques, elles sont plus ou moins épaisses, toujours en suspens et aussi toujours renégociables. En fait, la colonisation a empêché le continent de respirer par lui-même, suivant des logiques endogènes, parce qu’effectivement, la ligne, le trait vont progressivement s'imposer. Il ne s'impose pas du jour au lendemain non plus. Il faut bien comprendre que les frontières sont des processus longs et lents qui s'installent dans la longue durée. Néanmoins, en effet, les colonisateurs ont imposés aux Africains la ligne de type westphalienne.
Vous parlez dans votre livre de coproduction entre les colonisateurs et les pays africains pour le tracé des frontières. Est-ce que vous pouvez expliquer ce concept ?
Il y a eu une coproduction entre des colonisateurs et des acteurs africains suivant des contextes précis. Les Africains ne sont pas totalement victimes de cette situation, mais ils ne sont pas non plus totalement libres. Ils évoluent dans un cadre qui est contraint et dont les règles sont imposées par les colonisateurs. En plus, quand il y a des négociations sur le terrain, notamment au moment de la démarcation, les colonisateurs et les acteurs africains n'étaient pas du tout inscrits dans les mêmes logiques. Il y a une véritable dissymétrie dans les projets, mais néanmoins, ponctuellement, il peut y avoir des collaborations pour des intérêts, des motivations diverses et variées qu'il convient bien évidemment de restituer. En réalité, ce sont les populations aussi au quotidien, en utilisant la frontière soit comme ressource, soit comme refuge, qui vont donner un sens à cette frontière et l'entériner dans l'espace, tout autant que la frontière va permettre de produire ces nouvelles pratiques.
Pour avoir un exemple concret de ce que vous êtes en train de dire, est-ce qu'on pourrait prendre le cas de la frontière gambienne sur laquelle vous avez travaillé, une frontière qui paraît arbitraire ?
Quand j'ai commencé ma thèse de doctorat, je me suis posée une question simple. Je me suis dit « mais qu'est-ce que fait cette Gambie au milieu du Sénégal ? ». C'est vraiment ce qui a motivé l'ensemble de mon travail de doctorat. Souvent, on dit que la Gambie est à l'intérieur du Sénégal. Or, il s'avère que la ratification de la frontière de Gambie date du 10 août 1889, tandis que les frontières du Sénégal sont plus ou moins arrêtées en 1895. Donc première découverte, ce n'est pas la Gambie qui est dans le Sénégal, c'est le Sénégal qui encercle la Gambie. En tout cas au moment des tracés par les colonisateurs. Pourquoi la Gambie, malgré tout, est une frontière qui est aberrante ? Parce qu’on retient, en tout cas juridiquement, certains l'appellent la frontière des dix kilomètres de part et d'autre des deux rives du fleuve Gambie. Donc dix kilomètres, un chiffre qui est arithmétique. Est-ce que ça correspondait à quelque chose sur le terrain ? Je vais vous dire que non, absolument pas.
Et finalement, ce sont les populations qui l'ont faite exister ?
Exactement. C'est pour ça que je parle de coproduction de la frontière. Parce que la frontière, ce n’est pas seulement une ligne, c'est une manière de l'habiter, de la contourner, de la vivre.
Est-ce que les frontières qui existent aujourd'hui peuvent être remises en cause sous prétexte qu'elles sont l'héritage de la colonisation ?
Sur le plan légal, c'est un petit peu plus complexe puisqu'en 1964, dans la Charte de l'Organisation de l'Unité africaine, la Conférence des chefs d'État a consacré le principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Donc, quelque part, on ne les touche pas. Ce qui est assez paradoxal, c'est que dans les textes, on ne les touche pas, mais dans les discours, quelque part, on les remet en question telles qu'elles sont tracées aujourd'hui, mais on n'interroge jamais comment elles fonctionnent, pourquoi elles ont été tracées à tel endroit plutôt qu'à un autre endroit. En vrai, on ne les interroge pas suffisamment à mon sens. D'où la mauvaise réputation. En fait, j'ai souhaité ouvrir le débat dans cet essai. Je soutiens la thèse, qui est très contestée, en affirmant que la fin des frontières africaines n'aura pas lieu. Donc c'est intéressant de regarder à différents niveaux pour essayer de comprendre comment ces frontières tiennent, en dépit du fait qu'elles aient été tracées par la colonisation. Howard French: «L’indépendance en 1957 du Ghana a déclenché une vague des indépendances en Afrique»
19/09/2026Quels liens l’ancien président ghanéen Kwame Nkrumah a-t-il entretenus avec les milieux afro-américains ? Quels ont été les échanges entre le combat afro-américain et la lutte d’indépendance ghanéenne ? Le sujet est au cœur d’un livre qui sortira en librairie dans quelques jours (le 23 septembre). Il s’intitule La Seconde Émancipation. Dans cet ouvrage, l’essayiste américain Howard French retrace tout le parcours intellectuel du premier président ghanéen, figure majeure du panafricanisme, mais aussi les circulations d’idées et d’inspiration dans cet « Atlantique noir ». Howard French répond aux questions de Laurent Correau.
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