Des ressortissants originaires du Mexique, du Vietnam ou du Yémen expulsés par les États-Unis vers le Soudan du Sud, la Guinée équatoriale ou encore l’Eswatini (ex-Swaziland)…Depuis début 2025, plusieurs accords ont été signés entre Washington et des pays tiers, notamment en Afrique, pour accueillir des ressortissants étrangers refoulés des États-Unis. Dernier en date : la République démocratique du Congo. Des accords controversés aux contours flous. Une « politique de pression » de l’administration Trump selon Romuald Sciora, directeur de l’observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’Iris (Institut des relations internationales et stratégiques).
RFI : Selon un rapport de sénateurs démocrates de février 2026 intitulé « À quel prix », les États-Unis ont versé plus de 32 millions de dollars directement à cinq pays pour accueillir environ 300 migrants. Est-ce que c'est un nouvel instrument diplomatique de l'administration américaine ?
Romuald Sciora : Oui. C'est pourquoi je dis souvent que les États-Unis sont devenus la première superpuissance voyou de l'histoire moderne, en tout cas qui ont un comportement, je dirais, un petit peu, de racketteur ou de mafieux marseillais. Effectivement, c'est : « Vous prenez ces migrants, on vous les envoie, et en contrepartie nous pourrons avec vous passer tel ou tel accord ». Donc oui, c'est la nouvelle diplomatie ultra bilatérale de cette administration, cette diplomatie de la force, mais que l'on voit d'ailleurs dans d'autres régions du monde.
L’administration américaine se justifie en affirmant que les pays d'origine refuseraient de reprendre leurs ressortissants. Qu'est-ce que vous pensez de cet argument ?
Il y a sans doute du vrai. Il y a de nombreux pays qui refusent pour différentes raisons, de reprendre leurs ressortissants. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut mettre la pression sur d'autres pays. L’administration Trump externalise le fardeau migratoire américain vers l'Afrique. Donc, oui, c'est une politique de pression. De toute façon, les pays à qui cela est imposé n'ont pas véritablement le choix.
Quelles sont les contreparties pour les pays tiers, les pays d'accueil, du moins pour ce qu'on en sait ?
Vous savez, aujourd'hui, vous avez, si je ne me trompe pas, 30 pays d'Afrique subsaharienne qui sont désormais soumis à des restrictions de visas et à des taxes comme ils n'en ont jamais connu. Ces pays se voient imposer, car il y a quand même des taxations qui sont imposées, des taxes bien moindres que d'autres pays africains. Des accords sont également conclus sur les matières premières qui ne vont pas uniquement dans le sens des États-Unis. Et puis, il est toujours profitable pour certains pays d'avoir, si je puis dire, certains deals avec les États-Unis.
N'oublions pas que depuis que Donald Trump s'est retiré en grande partie du continent africain, avec toutes les aides au développement qui ont cessé, il a quand même ouvert en grand les portes de l'Afrique à la Chine et à la Russie. Donc certains pays également jouent sur ces différents tableaux et donc profitent d'accords avec Donald Trump pour tenter d'obtenir plus de la part d'autres partenaires potentiels comme la Russie et la Chine, ce qui est tout à fait normal. Donc, il y a quand même un avantage pour certains de ces pays à passer des accords avec l'administration Trump.
Il y a beaucoup de flou autour de ces accords. Il y a un manque de transparence sur les compensations. Pourquoi cette opacité ?
C'est la politique trumpienne habituelle. On n'a qu'à lire son livre The Art of the Deal, qu'il avait publié dans les années 80. N'oublions jamais ce que Trump avait dit à propos de nombreux pays africains : « ces pays de merde » : C'est odieux, c'est raciste...
Lors de son premier mandat…
Voilà, on parle quand même d'une administration d'une droite ultra radicale, xénophobe, raciste. Donc il y a chez eux une volonté aussi de tenir en laisse ces petits pays qu'ils disaient être « des pays de merde », qui sont par la force des choses des petits pays plus faibles économiquement, structurellement, militairement bien évidemment. Et donc voilà, il leur impose des conditions qu'ils ne pourraient pas imposer à d'autres partenaires. Et donc tenir en laisse, appâter, donner, jeter quelques miettes quand il le peut et garder la main sur ces pays qu'il méprise, ne l'oublions jamais.
Le rapport des sénateurs démocrates -qui sont minoritaires-, souligne le caractère dissuasif de ces accords pour les migrants irréguliers aux États-Unis, pour les décourager en quelque sorte. Vous pensez que c'est réellement le cas ?
Oui. Le grand dada quand même de Trump, c'est évidemment lutter contre l'immigration illégale, mais aussi l'immigration légale en provenance de certains territoires. Donc oui, des mesures comme celles-ci peuvent être dissuasives pour certains migrants, mais ce n'est pas ça qui permettra de réguler les problèmes migratoires aux États-Unis.
Ces accords migratoires s’inscrivent aussi, selon vous, dans une stratégie de politique intérieure pour Donald Trump ?
Donald Trump est aujourd'hui en perte de vitesse. Alors attention, il ne faut pas enterrer Donald Trump. C'est un homme qui est soutenu par le parti républicain, qui le suit quasiment comme un seul homme et qui bénéficie surtout, surtout, d'une base, la fameuse nation Maga, qui jusqu'à présent le suivrait jusqu'en enfer. Néanmoins, la guerre en Iran change véritablement la donne. Il est parti sans aucune stratégie dans cette guerre, des soldats américains sont déjà morts. Les Américains ne voient pas l'issue de ces combats. Bref, Trump est fragilisé sur la scène intérieure. Et donc oui, il se sert de sa lutte contre l'immigration afin d'essayer de ressouder sa base électorale, de lui redonner une nouvelle dynamique en vue des élections de mi-mandat. Donc, des migrants qui sont expulsés vers l'Afrique, bien évidemment, ça, ce sont des choses qui plaisent à son électorat.
►Romuald Sciora publie le 15 avril le premier tome de la BD documentaire, America 250, une histoire graphique des États-Unis, avec les illustrations de Bastien Bertine, aux éditions Point Nemo.