Historienne de formation, Valérie Mangin est entrée par hasard dans la bande dessinée en 1998, lors d'une rencontre avec Denis Bajram. Autrice d'« Alix Senator » et de « Thorgal », elle revient sur son parcours atypique, son rapport à l'histoire et les défis du milieu en tant que femme scénariste.Une entrée fortuite dans la bande dessinée
Tout commence en 1998, lors d'une dédicace. Valérie Mangin, alors en pleine préparation de sa thèse d'histoire et de l'agrégation, croise Denis Bajram, qui deviendra son mari. Rien ne la prédestinait à la bande dessinée — elle visait l'enseignement ou la conservation —, si ce n'est une passion précoce pour le 9e art, nourrie dès ses années d'internat chez les Ursulines.
C'est pourtant la rencontre avec Bajram qui ouvre la porte. Elle l'aide à documenter un projet sur Attila : « Le Fléau des Dieux ». Le projet capote — la guerre en Serbie paralyse le dessinateur pressenti — mais Valérie Mangin décide de le reprendre à son compte. Succès immédiat : le premier tome s'écoule à plus de 50 000 exemplaires. Une carrière vient de naître, par accident.
L'histoire comme matière, pas comme carcan
Historienne de formation, Valérie Mangin ne veut pas pour autant se cantonner à la BD historique stricte. Elle en explique le paradoxe : « La BD historique pure oblige à inventer pour combler les lacunes des sources. On risque de mentir au lecteur. » Sa solution est élégante : la BD de genre — science-fiction, fantastique — avec une connotation historique forte.« Le Fléau des Dieux » transpose ainsi les campagnes d'Attila en science-fiction, libérant la narration tout en restant fidèle à l'esprit de l'époque. « Petit Miracle », dessiné par Griffo, plonge quant à lui dans la Révolution française à travers une histoire fantastique centrée sur l'invention de la guillotine. Dans ce cadre hybride, l'histoire n'est pas une contrainte mais un réservoir inépuisable : « Elle offre une richesse narrative infinie, permettant de voyager dans des mondes et des époques diverses. »
Alix Senator, Thorgal : deux héros, une même exigence
C'est avec « Alix Senator » que Valérie Mangin s'est imposée dans le grand public. Ce spin-off de la série culte de Jacques Martin met en scène un Alix vieilli, cinquantenaire et sénateur dans une Rome en proie à ses contradictions. Le tome 17 est en préparation, le 19 déjà en cours d'écriture. Elle note une évolution intéressante de la série originale : au fil des albums, Jacques Martin avait lui-même progressivement abandonné la liberté romanesque inspirée de Flaubert pour une fidélité historique croissante, malgré quelques « fantasmes » propres au péplum.Plus récemment, elle s'est emparée du personnage de Thorgal, qu'elle décrit comme « trop moderne pour son époque » : humaniste, non misogyne, non religieux. Un héros qui parle davantage aux lecteurs contemporains qu'un vrai Viking de la saga. Elle prépare un deuxième album, intitulé « Britannia », qui s'insèrera entre deux tomes existants de la série et verra Thorgal pris en étau entre les Bretons résistants et les envahisseurs vikings.Femme scénariste dans un milieu d'hommesValérie Mangin a longtemps été la « Schtroumpfette du village » : l'une des rares femmes à écrire de la BD de genre. Cette position singulière avait ses avantages — « les éditeurs étaient ravis d'avoir une femme sur ces sujets » — mais aussi ses revers. Pendant plus de dix ans, ses scénarios ont été systématiquement attribués à son mari Denis Bajram. Un manque de légitimité qui a mis du temps à s'effacer.
DIDIER PASAMONIK
Une production ActuaBD.com - Interview : Didier Pasamonik & Kelian Nguyen - Montage : Rémi Barnault — Photo : Kelian Nguyen - Musique : We March Together — Courtesy of Patrick Patrikios — Youtube Audio Library